Loin des yeux

Tôt le matin, tout juste réveillée, le flou.

Je me demande si c’est la presbytie qu’en est la cause, mes muscles oculaires paresseux, ou le noir insistant de la nuit. Noir dans ma chambre bunker et noir dans mes yeux dès l’instant où, piégée par des bras de velours, je me rends, consentante.

Dans un sursaut, je me suis emparée de la photo retrouvée la veille, posée sur un tas de papiers par terre, au pied du lit. Les couleurs et les contours se font plus visibles maintenant, après quelques secondes, mes sens mieux éveillés.

Je revois les six silhouettes qui occupent tout l’espace photographique. Des formes allongées, arrondies, en premier et deuxième plan, mélange soigneux, comme des figurines décoratives placées sur un étagère. Une géométrie humaine ordonnée.

Une cravate bordeaux, focus sur un premier repère. Des cheveux blonds ressortent à côté et éclairent le tout. Des visages jeunes et moins jeunes, déclinés dans sa ressemblance.

Raides comme des soldats, leurs visages pâles traduisent le peu de force pour tenir longtemps debout, les faces marquées par les traces de la bataille ou par le manque de sommeil… la lumière au rendez-vous les rendent plus évidentes.

Un homme d’une cinquantaine d’années, beau, assez élégant, fatigué. Une femme un peu près du même âge, cheveux blonds, peau plus claire, meilleure mine. Quatre jeunes filles. Toutes brunes, comme l’homme. Ils se ressemblent tous, un collage de regards d’égale empreinte, une famille réunie.

Pourtant, ils posent sans conviction. Ils n’ont pas envie d’être là et à ce moment précis. Des traits d’endormissement, qui regrettent le chaud du lit à peine quitté, en vitesse.

En vitesse, c’est ainsi que tu nous as quittées. Comme le matin, tôt, quand tu partais travailler, un café tout juste avalé, toujours en vitesse.

Ne te rappelles-tu pas de cette photo, papa ?

Visages endormis, tôt le matin.

Une photo pas très belle, rebelle ; non, nous n’avions pas du tout envie de se faire photographier si tôt, mais tu devais partir, tu devais partir…

Et un matin, tôt, tu es parti pour de bon.

Père, si tu savais comment tu me manques, encore aujourd’hui, dans mon quotidien parfois serein, parfois anesthésié, parfois révolté. Ton regard coquin, ton envie d’être avec les autres, ont marqué mon enfance et mon adolescence. J’ai hérité ainsi de cette soif de partage…, et de ton insistante obsession de ranger tout à sa place exacte ; le tiroir ne doit pas rester demi ouvert, et le tableau, qui a osé bouger d’un millimètre (sacrilège!), tu l’as positionné impeccablement, comme il faut.

Comme il faut…

Mais il ne fallait pas que tu t’en ailles, non pas parce-que tu étais son mari et notre père, parce-qu’on t’aimait et qu’on avait besoin de toi, non… Il aurait fallu que tu restes pour que l’on puisse avoir encore ce regard lumineux, ces câlins discrets, ces fou-rires, que tu nous procurais. Bien sur, il aurait fallu que l’on continue à partager nos existences anonymes, nos sourires et nos peines, les nouveaux amours et les nouvelles naissances, le futur incertain, mais je me serais conformée de ton regard doux, malin, de ton regard d’olive verte…

Regarde la photo, papa. On est tous là, pour une fois. Elle n’est pas très réussie, mais émouvante puisque enfin ensemble, un peu mécontents mais ensemble sur le même cliché ; maman, Esther, Raquel, Carolina, toi et moi. Tu la regardes de si loin maintenant…

Et je t’observe à mon tour, sur cette photo, si près de mon cœur mais si loin, où es-tu ?

Maman garde encore une de tes photos sous son oreiller, vingt ans sont passés. Je crois qu’au fond elle aurait apprécié une présence masculine, de réconfort, pour maquiller un peu le vide, mais personne n’aurait été à ta hauteur, malgré tout, et je crois aussi qu’elle pense que tu n’aurais pas vu cela d’un bon œil. Femme de cœur, dédiée entièrement à sa famille, elle est restée débiteuse des années que tu lui a données. Femme, en fin, d’un autre temps.

Esther, « amoureuse » de toi, le papa le plus beau, le plus élégant. Elle était ta fille et ton styliste. Et je trouve qu’elle a gardé un peu de ta force, de ton aura imposante.

J’ai les oreilles de papa”, dit-elle toute fière, gamine.

Raquel ne dit rien, où elle le garde plutôt pour elle. Elle intériorise, elle préfère ne pas laisser que ses pensées lui échappent. Elle et sa famille, un jardin secret…, mais son père arrive à franchir ces murs épais, j’en suis persuadée.

Carolina, trop jeune, elle est restée enfant, en quelque sorte. Tu est parti quand elle en avait le plus besoin. Ta seule présence l’aurait aidée à grandir avec plus d’appuis. Elle a fait le transfert, mari et mère. Son sourire pérenne me ramène ton image.

Toi et moi…, nous étions similaires et en opposition, souvent. Mais quelqu’un m’a dit un jour que j’étais ta préférée. Cela m’a paru fou, une mauvaise analyse.

Papa, je suis sûre qu’on aurait beaucoup de choses à se dire aujourd’hui. La femme que je suis a besoin de son père. J’aurais voulu te garder près de moi, un peu plus longtemps, le temps de quelques hivers, de quelques après-midi en famille. J’aurais voulu « grandir » à tes côtés…

Hier j’ai regardé le film « Papillon ». Je le vois encore, le livre, dans l’étagère de la chambre parentale. Tu l’adorais, n’est pas ? Les prisons, les évasions… étaient un sujet passionnant pour toi. Qui t’aurait dit que tu connaîtrais la prison de ta maladie, que tu serais anéanti par cette bête féroce, dépourvue de compassion ? Quelle cruauté, te hâter la force qui était la tienne, te ramener à l’état de presque « néant », dépendant, tout en y étant conscient…

Je sais papa, j’ai voulu comprendre ta souffrance, ton envie de partir, face à l’atrocité d’une vie « vide ». Avec le « d », lettre de trop dans ces moments de ton existence , on a fait notre « deuil »… Le tien tu l’as fait bien avant, dans ton lit d’hôpital, quand tu respirais encore mais que tu n’avais que le souffle.

Le mien était alors coupé par l’émotion d’un amour de jeunesse, on m’attendait…

Je n’en ai pas hélas retenu ton dernier, je n’étais pas près de toi : « À demain papa », et j’étais presque déjà partie, sans t’embrasser, le dos tourné. Et mon plein de bisous de cet après-midi là ne comptait plus…

J’aurais voulu te garder près de moi, mais ta vie a choisi l’évasion (non pas ton âme exceptionnelle et omniprésente) et ton corps est resté emprisonné par ce choix, si libérateur pour toi, si douloureux pour nous.

Loin des yeux, si près pourtant, je t’observe, sereine, je pense à toi, je te respire encore aujourd’hui, papa.

 

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